La brigade légère des chroniqueurs d'art ‑ mais quelle lourdeur dans leur frivolité à manoeuvrer les sempiternelles batteries de figures et poncifs où s'empêtrent les molles charentaises de la "presse people" et les escarpins esthètes des revues vernies ‑ fait résonner bien haut les trompettes de la renommée en présentant les derniers avatars des icônesdard, des artistes‑icônes que l'on monte périodiquement en épingle et en flèches pour les darder en direction d'un public ébaubi qui s'enfile des kilomètres de queue afin d'accéder au Grand Oeuvre ‑ autel Pompidou, Louvre, Grand Palais, ou autre lieu sacral. Vu l'illettrisme (deux "1", bel ange, et deux "t" for five o'clock) rampant qui sinue, dit-on, comme nid de serpents sous l'ondulante surface de la haute culture française ("il est triste", tout de même, à entendre, ce ministre qui brandit cet étendard "france culture" au risque d'en être décoiffé), il est bon, souhaitable, nécessaire même que, par les temps qui croulent, les oeuvres d'un Nicolas de Staél (impérieux ou durs massifs de couleurs, compositions irréfutables), d'un Gauguin (sa Bretagne musicienne de couleurs est celle d'Armand Robin et d'Emile Masson, non celle de bardes à crécelle nationaliste) d'un Van Gogh ("suicidé de la société" monté aux plus hautes enchères), d'un Chagall (le monde mis sens dessus dessous pour mieux retomber sur les misérables et fidèles pieds humains), d'un Léonard ("cet être admirable et céleste", dit Vasari) ‑ il est bon, donc, que toutes ces images d'éveil à impact excitateur ouvrent au public d'autres horizons que les dévergondages, décervelages, encervellements et cuistreries des glaireuses émissions du paysage audiovisuel et des reportages "friccul" des magazines populistes.
Maison des Sciences de l'Homme, Vernissage, Paris, 6 mais 2003
La télé envoie de temps à autre ses cameras rafler quelques images signées de peintres patrimoniaux, qu'elle sert et ressert, cerise sur le soufflé, entre pub et journal, poires et fromages. Mais nulle caméra n'est venue pointer son nez à l'exposition des oeuvres du peintre Abdelkader Guenuaz, organisée à la Maison des Sciences de l'Homme à Paris. Guermaz, "connu inconnu"? Certes le peintre algérien (Mascara 1919 Paris 1996) n'est d'aucune école, aucune coterie, aucun réseau, aucune mafia, aucun support, ne recherchait ni argent ni entregent ni prestige; la fille du peintre Rouault lui avait cédé, 26 quai du Louvre, deux petites pièces en échange de travaux de gardiennage et d'entretien (et de combien de toiles ?); fini de briquer les escaliers, il arpentait le Boul'Mich ou se rendait à Montmartre pour croquer au fusain des portraits de touristes. Mais dans le même temps, avec discrétion, passion, ténacité, il créait des oeuvres au subtil et profond enchantement, qui faisaient la joie d'amateurs avertis (les tableaux prêtés pour l'exposition le confirment), que l'on pouvait voir exposées, outre celles acquises par la Ville de Paris, dans de nombreux Salons et diverses capitales (Tokyo, Londres, Téhéran, etc.) - oeuvre majeure pour la diffusion de laquelle il n'a jamais fait la moindre concession, jamais joué le jeu de la "communication-séduction" auquel s'adonnent, par nécessité, narcissisme ou cupidité, tant d'artistes contemporains.
Djazaïr
L'exposition Guermaz a été placée sous le signe de "Djazaïr, une année de l'Algérie en France". Cette entreprise franco‑algérienne officielle a vu et verra défiler colloques académiques, émouvantes mémorations, populaires musiques, fresques historiques et congratulations politiques … Mais, de tout cet activisme plus ou moins hétéroclite, c'est, de très loin, l'ouvre de Guermaz qui se détache telle une tour solitaire, noire et lumineuse, s'imposant par son éblouissante originalité et sa mate splendeur.
L'artiste, après avoir étudié, seul "indigène"comme on disait alors, à l'Ecole des Beaux Arts d'Oran(l937‑ 1940), exposé ses premières auvres à la galerie Colline (1941et travaillé comme journaliste à Oran Républicain (1954‑1961), avait exécuté pour la salle du Conseil Général de Mostaganem un magnifique triptyque ‑ don ultime avant son départ pour Paris en 1961. Depuis, l'Algérie avait pratiquement ignoré ce fils prodigue en chefs d'oeuvre. Guermaz serait‑il maintenant en voie d'être récupéré et exploité par un Pouvoir aveugle où généraux pétroliférants et hommes d'affaires boursicoteurs n'ont même pas été capables de spéculer sur les oeuvres d'art?
Maison des Sciences de l'Homme, Vernissage, Paris, 6 mais 2003
Éthérique
Peu de chance, en vérité, que Djazaïr puisse mettre la main sur Guermaz ou l'attifer aux couleurs de quelque orientalisme maghrébin, tant l'esprit libertaire de l'artiste et la puissante Empreinte du cosmos (titre d'un tableau, vers 1975) qui soutient son oeuvre résistent allègrement (Allegro vivace, 1992) à toute tentative de ce genre. La peinture de Guermaz révèle un constant effort pour se dégager de la tyrannie des objets ; même dans sa période "réalité poétique", il tente, par l'éclat de la couleur, de secouer la contrainte des formes. La couleur elle-même est mise en question, récusée, elle s'abstrait, si l'on peut dire, de sa propre substance, pour n'être plus que vibration, irradiation, aura - c'est le style incomparable de Guermaz.
"Je suis le tableau, dit‑il, et le tableau est mon rayonnement": cette vision "illuministe" émanant de l'être intime du peintre nous dicte, songeant au modèle mystique de Ruysbroeck, la juste formule: Guermaz l'Admirable.
Divers tableaux expriment avec force la vaste visée de l'oeuvre: "Cristallisations cosmiques", "Outre songe", "Astralité", "Contrée éthérique"... Le cosmique, l"éthérique" dont parle Guermaz n'est pas évasion, dissolution dans un nébuleux éther, où s'égare l'esprit ‑ il s'expose comme inscription dans l'âme même de la chair palpitante du monde, à laquelle il donne visibilité plastique, résonance sensible. La sobriété et l'ascèse qui règlent le travail de Guermaz trouvent leur formule dense dans le titre d'une toile de 1995, "Blanc de Blanc". On pense au tableau de Malévitch de 1918, Carré blanc (sur fond blanc). Mais là où le Russe met l'accent sur "carré" et accuse l'impérialisme du "blanc", Guermaz tente au contraire d'absorber dans un blanc asymptote, toujours ajourné et comme en réserve (réserve de liberté, de disponibilité, de jubilante respiration), toute une efflorescence de coloris poussés à évanescence et néanmoins prégnants avec leurs frêles éclats mutiques pareils à ceux de lointaines étoiles disparues.
Maison des Sciences de l'Homme, Vernissage, Paris, 6 mais 2003
Références
Guermaz, 1919‑1996, Maison des Sciences de l'Homme, 54 bd. Raspail, 75006 Paris. Pour des analyses plus approfondies, cf. Roger Dadoun, "Guermaz", La Quinzaine littéraire "Voir Guermaz", Algérie Littérature Action, juin 2001 "Blancs silences sur mate splendeur du monde", Mémoire de ta Méditenannée, 2003.