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L'ÉNIGME GUERMAZ
Alain Bosquet
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Je dois dabord vous dire que parce que on le voit jamais.
Il a exposé à Paris il y a déjà plus de dix ans je crois la dernière fois, en tout cas dans une exposition seul et il se tient tout à fait à lécart et cest quelquun dont on parle peu. De temps en temps on dit "mais quest-ce quil est devenu Guermaz" et puis personne ne peut répondre à ce genre de question.
Donc cest quelquun qui nest pas du tout dans le circuit, cest un homme très seul et cest surtout une oeuvre tout à fait solitaire et qui ne tient pas du tout compte ou très peu compte du courant général.
Et je me dis que aujourdhui à 73/74 ans cest un homme qui a une place tout à fait à part ... parce quil na pas participé au mouvement général de la peinture et tout ça cest au pluriel parce quil y a plusieurs mouvements évidemment.
Mais je pense que .
Ça na pas toujours été le cas puisque les choses les plus anciennes quon connaît de lui datent denvirons 1975/76/78.
Avant, moi je ne sais pas ce quil faisait. Et je crois que personne ne sait ce quil faisait avant. Donc si vous voulez on connaît de lui une oeuvre qui commence à peut près au moment où il a 50 ans. Avant on ne sait pas. En tout cas mois je ne sais pas. Cest une énigme.
Et quand il a commencé il était bien entendu influencé par tout ce courant en peinture, un courant philosophique, un courant cosmique peut-être qui est de montrer les variations de la matière. Cest à dire de la matière brute, des espèces détoiles, des espèces décorce, des mouvements, une sorte de grand bouillonnement sans images et sans dessein particulier. Et cétait ce quon faisait à lépoque. Même des gens comme Jean Dubuffet était un petit peu pris là dedans. Cétait la belle époque qui est venue tout de suite après les premiers allunissages. Et on sest dit ... il y a eu comme ça un mouvement dans le public dans le subconscient des personnes qui se sont dit mais enfin quest-ce que cest cet espace, nous allons conquérir, cest quoi, quest-ce que cest que les antimatières, les galaxies. On avait tout un vocabulaire, toute une obsession de lespace et de la matière, de lantimatière, des corps noirs, enfin tout le vocabulaire scientifique qui tout à coup est descendu sur la population et qui a donné à tout le monde des idées, des frissons un peu particuliers. Et cest aussi lépoque où la peinture avait un peu disparue, une certaine peinture faite disons avec préméditation, et qui a disparu au profit justement de toute ces matières. Inutile de dire que il reste très peu de chose de tout cela, parce que renverser de la matière sur une toile ça va pendant vingt ans, puis après tout le monde en a assez, puis lexpérience est finie.
Et donc Guermaz qui avait fait de très jolies corps célestes comme ça, mais un peu flou, un peu improvisés, et ensuite des choses un peu plus cristallisée, un peu plus minérales. Ça a disparu petit à petit.
Je crois que vers les années 82/84 par là il y a eu dans sa production tout à coup un développement et une sorte de nécessité daller vers autre chose. Cest à dire tout de même de montrer q. ch. de très architecturé, de très précis et à la fois de très rêveur. Et cest ce quon peu appeler les paysages. Alors de quoi sont fait ces paysages. Dabord ce ne sont pas des paysages reconnaissables, ce nest pas une région de la terre qui est connue, disons des paysages mentaux évidemment, mais qui ressemblent à des paysages, cest à dire quon peu voir de lespace, on peut voir une sorte dhorizon et on peut voir un crépuscule, on peut voir la nuit, on peut voir le jour, toute les variations de la lumière et on est dans un paysage idéal ou idéalisé comme on veut, sans jamais ... pas de maisons, pas darbres et surtout pas de présence humaine. Et alors là comment il est fait ce paysage? Il est fait dun espace à lintérieur duquel il y a des corps qui nappartiennent pas à cet espace, et qui sont de nature différente. Ce sont de grande tâches, ce sont des ovales, ce sont des carrés, et quelque fois au contraire on dirait que se sont des choses faites par lhomme, cest à dire de matière tressée.
Il y a une sorte déquilibre entre le vrai paysage inexistant ou abstrait dune part et dautre part des objets. Alors on a limpression un peu terrifiante des buts que le paysage est habité par des nappes, des corbeilles, mais pas vraiment des nappes, on ne les reconnaît pas tout à fait et pas tout à fait des corbeilles, mais enfin on en voit quand même des présences comme ça. Et on a aussi des, si vous voulez des matières noires avec une arrière fond lumineux, comme si tout à coup il y avait un astre qui venait et qui sarrêtait. Au lieu que cet astre soit rond ou ovale il est plutôt carré ou rectangulaire.
On aimerait bien connaître ce paysage et à la fois le peintre refuse de lidentifier.
Ça cest dans un premier temps de cette deuxième phase. Alors il y a un deuxième temps Guermaz a parfaitement compris avec des bleu très foncés, des noirs, des gris, des bruns que peut être il fallait un peu éclairer là et donner à tout cela un ton moins crépusculaire. Alors tout à coups il y a, un peu plus tard, vers 86 par là, il y a le même genre de paysages non identifiables, mais avec beaucoup de vide. Il y a du blanc, cest à dire quil y a un appel à peupler ce paysage, on ne sait pas par qui. Il y a des vides, il y a des trous, il y a donc un paysage qui est accueillant qui est plutôt blanc.
Jaime beaucoup les blancs de Guermaz, cest des blancs très variables, cest des blancs métalliques, cest des blancs un peu bleuté, des blancs un peu jaunâtre, des blancs un petit peu ivoire. Tout ces blancs qui sont un petit peu aveuglants quelques fois et on se dit tient cest une aurore, peut être, cest un lever du jour, mais sur quoi? Et bien entendu il vous tenait en quelque sorte de nous apporter une image du vide ou de la disponibilité intérieur: cest comme on veut. Les premiers étant oppressant et ceux-ci sont au contraire très libérateur, très ouverts. Et de temps en temps, petit à petit à lintérieur de ce nouveau paysage très éclairé, très lumineux il y a dirait-on des fantômes qui passent. Ce sont presque des villages sans être des villages, villages abstraits, ce sont presque des bouquets darbres mais sans arbres et ce sont comme ça des zones où on se dit que ce nest pas gazeux, .... une impression de gaz ou dair. Ce nest pas uniquement de la matière volatile, cest tout à coup q.ch. de solide qui vient et cest pas du tout oppressant, cest au contraire très apaisant. On se dit tiens on va réfléchir, on va peupler et on en est pas du tout agressé par cela.
Voilà à peu près son aventure. Alors dans les toutes dernières reproductions que jai vu, puisque jai pas vu les toiles. Il ne les montre pas, je ne vois pas Guermaz. Alors vous voyez un profile de femme, un meuble, une chaise, peut être un animal, je ne sais pas trop qui sont là sans liens entre eux. Cest comme sils erraient dans lespace, et comme si tout à coup ils avaient le problème de se rassembler ou au contraire de se séparer. Voilà je crois en gros le monde Guermaz. Alors je nai rien à ajouter dautre que cette description.
Alors je voudrais maintenant le replacer si vous voulez dans la peinture actuelle qui vous savez traverse plusieurs crises. Il y a une crise très grave qui est une crise de confiance dans la peinture. Nous sommes dans une société libérale, donc capitaliste. Nous cest vous cest nous, cest lAmérique, cest le Japon en particulier, la Corée du Sud. Cest à dire que il y a chez nous partout depuis trente ans maintenant, il y a dabord un intérêt capital pour la peinture. Quand vous allez voir ces jours-ci la queue pour aller voir le Titien, il y a deux milles personnes qui attendent. Et deux milles personnes nattendent plus ni pour Belmondo, ni pour Delon, ni pour Catherine Deneuve ni pour personne. Cest à dire que le grand spectacle est devenu celui de la peinture. Nous avons en ce moment dans nos murs comme vous le savez une exposition de Matisse. Et bien il y a jusquà 28000 visiteurs par jours. Cest absolument intolérable. On peut tout voir de Matisse, ça vous apporte rien. Beaucoup puisque vous nêtes pas obligé dacheter un Matisse, pas même une reproduction. Alors il y a cette crise, cest que tout à coup cest saturé, il y en a trop et deuxièmement évidemment dès linstant où les gens vont voir des Matisse ou autre chose il y a évidemment une industrie de la peinture qui fait que pendant quinze ans les tableaux intéressant et moins intéressant ont doublé de prix tout les ans. Et maintenant cest la grande dégringolade. Alors tout le monde se méfie.
Vous savez il y a très peu de grand peintre, je ne sais pas sil est un grand peintre, je ne sais pas ce que ça veut dire grand peintre, . Il y a très très peu de peintres qui sont à labris de la clientèle. Parce que dès quun peintre a exposé et vend, il y a évidemment des listes dattente, il y a des clients, il y a des marchands de tableaux, jai rien contre eux, mais enfin pas beaucoup. On le pousse à peindre, à faire plus plus plus plus, quelque fois quand il nen a pas le besoin. Et donc chaque fois quil y a une oeuvre cest une oeuvre qui compte. Elle peut ne pas être réussite .... Et il y a parmi les peintres célèbres je pense quil y en a un seul autre cas dans le domaine français en tout cas, cest Balthus. Balthus na jamais fait la moindre concession. Vous me direz cest facile, un tableau de Balthus ça coûte dix millions. Mais enfin bon il na jamais fait de concession, il na jamais tiré de lithographies de ses oeuvres et nas pas traduit ça en sculptures, il ne fait pas de rétrospectives, rien, le minimum. Je crois que Guermaz est dans le même cas. Est-ce que cest volontaire ou non, je ne sais pas, je nen sais rien. Mais je voulais le saluer parce que voilà quelquun qui a sa manière de lutter avec une représentation du cosmos, cest à dire de notre planète, de notre manière dêtre sans la moindre faiblesse, sans la moindre concession. Ce nest pas très facile de regarder Guermaz, parce quon voudrait en savoir plus, on voudrait quil y ait un peut plus ou quil y ait disons un charme extérieur. Il na pas de charme extérieur, il a une rigueur absolue, ce qui est tout à fait différent.
Alors si javais moi à faire un livre des peintres sans concession il est évident que Guermaz aurait une des plus belles places..