L'ÉNIGME GUERMAZ
Alain Bosquet
Interview de Alain Bosquet par Donato Rodoni, 1993


Je dois d’abord vous dire que Guermaz est une énigme parce que on le voit jamais.
Il a exposé à Paris il y a déjà plus de dix ans je crois la dernière fois, en tout cas dans une exposition seul et il se tient tout à fait à l’écart et c’est quelqu’un dont on parle peu. De temps en temps on dit "mais qu’est-ce qu’il est devenu Guermaz" et puis personne ne peut répondre à ce genre de question.
Donc c’est quelqu’un qui n’est pas du tout dans le circuit, c’est un homme très seul et c’est surtout une oeuvre tout à fait solitaire et qui ne tient pas du tout compte ou très peu compte du courant général.
Et je me dis que aujourd’hui à 73/74 ans c’est un homme qui a une place tout à fait à part ... parce qu’il n’a pas participé au mouvement général de la peinture et tout ça c’est au pluriel parce qu’il y a plusieurs mouvements évidemment.
Mais je pense que la grande vertu de Guermaz c’est d’être en plein Paris un peintre solitaire et de ne pas beaucoup s’occuper des modes.
Ça n’a pas toujours été le cas puisque les choses les plus anciennes qu’on connaît de lui datent d’environs 1975/76/78.
Avant, moi je ne sais pas ce qu’il faisait. Et je crois que personne ne sait ce qu’il faisait avant. Donc si vous voulez on connaît de lui une oeuvre qui commence à peut près au moment où il a 50 ans. Avant on ne sait pas. En tout cas mois je ne sais pas. C’est une énigme.
Et quand il a commencé il était bien entendu influencé par tout ce courant en peinture, un courant philosophique, un courant cosmique peut-être qui est de montrer les variations de la matière. C’est à dire de la matière brute, des espèces d’étoiles, des espèces d’écorce, des mouvements, une sorte de grand bouillonnement sans images et sans dessein particulier. Et c’était ce qu’on faisait à l’époque. Même des gens comme Jean Dubuffet était un petit peu pris là dedans. C’était la belle époque qui est venue tout de suite après les premiers allunissages. Et on s’est dit ... il y a eu comme ça un mouvement dans le public dans le subconscient des personnes qui se sont dit mais enfin qu’est-ce que c’est cet espace, nous allons conquérir, c’est quoi, qu’est-ce que c’est que les antimatières, les galaxies. On avait tout un vocabulaire, toute une obsession de l’espace et de la matière, de l’antimatière, des corps noirs, enfin tout le vocabulaire scientifique qui tout à coup est descendu sur la population et qui a donné à tout le monde des idées, des frissons un peu particuliers. Et c’est aussi l’époque où la peinture avait un peu disparue, une certaine peinture faite disons avec préméditation, et qui a disparu au profit justement de toute ces matières. Inutile de dire que il reste très peu de chose de tout cela, parce que renverser de la matière sur une toile ça va pendant vingt ans, puis après tout le monde en a assez, puis l’expérience est finie.
Et donc Guermaz qui avait fait de très jolies corps célestes comme ça, mais un peu flou, un peu improvisés, et ensuite des choses un peu plus cristallisée, un peu plus minérales. Ça a disparu petit à petit.
Je crois que vers les années 82/84 par là il y a eu dans sa production tout à coup un développement et une sorte de nécessité d’aller vers autre chose. C’est à dire tout de même de montrer q. ch. de très architecturé, de très précis et à la fois de très rêveur. Et c’est ce qu’on peu appeler les paysages. Alors de quoi sont fait ces paysages. D’abord ce ne sont pas des paysages reconnaissables, ce n’est pas une région de la terre qui est connue, disons des paysages mentaux évidemment, mais qui ressemblent à des paysages, c’est à dire qu’on peu voir de l’espace, on peut voir une sorte d’horizon et on peut voir un crépuscule, on peut voir la nuit, on peut voir le jour, toute les variations de la lumière et on est dans un paysage idéal ou idéalisé comme on veut, sans jamais ... pas de maisons, pas d’arbres et surtout pas de présence humaine. Et alors là comment il est fait ce paysage? Il est fait d’un espace à l’intérieur duquel il y a des corps qui n’appartiennent pas à cet espace, et qui sont de nature différente. Ce sont de grande tâches, ce sont des ovales, ce sont des carrés, et quelque fois au contraire on dirait que se sont des choses faites par l’homme, c’est à dire de matière tressée.
Il y a une sorte d’équilibre entre le vrai paysage inexistant ou abstrait d’une part et d’autre part des objets. Alors on a l’impression un peu terrifiante des buts que le paysage est habité par des nappes, des corbeilles, mais pas vraiment des nappes, on ne les reconnaît pas tout à fait et pas tout à fait des corbeilles, mais enfin on en voit quand même des présences comme ça. Et on a aussi des, si vous voulez des matières noires avec une arrière fond lumineux, comme si tout à coup il y avait un astre qui venait et qui s’arrêtait. Au lieu que cet astre soit rond ou ovale il est plutôt carré ou rectangulaire.
Donc il y a une présence céleste ou autre qui fait que tout le tableau chavire dans le mystère. On aimerait bien connaître ce paysage et à la fois le peintre refuse de l’identifier.
Ça c’est dans un premier temps de cette deuxième phase. Alors il y a un deuxième temps Guermaz a parfaitement compris avec des bleu très foncés, des noirs, des gris, des bruns que peut être il fallait un peu éclairer là et donner à tout cela un ton moins crépusculaire. Alors tout à coups il y a, un peu plus tard, vers 86 par là, il y a le même genre de paysages non identifiables, mais avec beaucoup de vide. Il y a du blanc, c’est à dire qu’il y a un appel à peupler ce paysage, on ne sait pas par qui. Il y a des vides, il y a des trous, il y a donc un paysage qui est accueillant qui est plutôt blanc.
J’aime beaucoup les blancs de Guermaz, c’est des blancs très variables, c’est des blancs métalliques, c’est des blancs un peu bleuté, des blancs un peu jaunâtre, des blancs un petit peu ivoire. Tout ces blancs qui sont un petit peu aveuglants quelques fois et on se dit tient c’est une aurore, peut être, c’est un lever du jour, mais sur quoi? Et bien entendu il vous tenait en quelque sorte de nous apporter une image du vide ou de la disponibilité intérieur: c’est comme on veut. Les premiers étant oppressant et ceux-ci sont au contraire très libérateur, très ouverts. Et de temps en temps, petit à petit à l’intérieur de ce nouveau paysage très éclairé, très lumineux il y a dirait-on des fantômes qui passent. Ce sont presque des villages sans être des villages, villages abstraits, ce sont presque des bouquets d’arbres mais sans arbres et ce sont comme ça des zones où on se dit que ce n’est pas gazeux, .... une impression de gaz ou d’air. Ce n’est pas uniquement de la matière volatile, c’est tout à coup q.ch. de solide qui vient et c’est pas du tout oppressant, c’est au contraire très apaisant. On se dit tiens on va réfléchir, on va peupler et on en est pas du tout agressé par cela.
Voilà à peu près son aventure. Alors dans les toutes dernières reproductions que j’ai vu, puisque j’ai pas vu les toiles. Il ne les montre pas, je ne vois pas Guermaz. Il y a la réapparition d’éléments figuratifs, mais avec toujours l’obsession que l’espace doit être très grand. Alors vous voyez un profile de femme, un meuble, une chaise, peut être un animal, je ne sais pas trop qui sont là sans liens entre eux. C’est comme s’ils erraient dans l’espace, et comme si tout à coup ils avaient le problème de se rassembler ou au contraire de se séparer. Voilà je crois en gros le monde Guermaz. Alors je n’ai rien à ajouter d’autre que cette description.
Alors je voudrais maintenant le replacer si vous voulez dans la peinture actuelle qui vous savez traverse plusieurs crises. Il y a une crise très grave qui est une crise de confiance dans la peinture. Nous sommes dans une société libérale, donc capitaliste. Nous c’est vous c’est nous, c’est l’Amérique, c’est le Japon en particulier, la Corée du Sud. C’est à dire que il y a chez nous partout depuis trente ans maintenant, il y a d’abord un intérêt capital pour la peinture. Quand vous allez voir ces jours-ci la queue pour aller voir le Titien, il y a deux milles personnes qui attendent. Et deux milles personnes n’attendent plus ni pour Belmondo, ni pour Delon, ni pour Catherine Deneuve ni pour personne. C’est à dire que le grand spectacle est devenu celui de la peinture. Nous avons en ce moment dans nos murs comme vous le savez une exposition de Matisse. Et bien il y a jusqu’à 28’000 visiteurs par jours. C’est absolument intolérable. Il y a donc un besoin d’échapper à la dictature de la publicité, de la télévision et de la consommation intéressée. On peut tout voir de Matisse, ça vous apporte rien. Beaucoup puisque vous n’êtes pas obligé d’acheter un Matisse, pas même une reproduction. Alors il y a cette crise, c’est que tout à coup c’est saturé, il y en a trop et deuxièmement évidemment dès l’instant où les gens vont voir des Matisse ou autre chose il y a évidemment une industrie de la peinture qui fait que pendant quinze ans les tableaux intéressant et moins intéressant ont doublé de prix tout les ans. Et maintenant c’est la grande dégringolade. Alors tout le monde se méfie.
Alors ce qui est intéressant dans le cas de Guermaz c’est qui n’est pas du tout parti prenant de ce système. Lui il peint pour lui-même! Et peut-être que c’est là le courage et l’intérêt de Guermaz. Vous savez il y a très peu de grand peintre, je ne sais pas s’il est un grand peintre, je ne sais pas ce que ça veut dire grand peintre, c’est un vrai peintre. Il y a très très peu de peintres qui sont à l’abris de la clientèle. Parce que dès qu’un peintre a exposé et vend, il y a évidemment des listes d’attente, il y a des clients, il y a des marchands de tableaux, j’ai rien contre eux, mais enfin pas beaucoup. On le pousse à peindre, à faire plus plus plus plus, quelque fois quand il n’en a pas le besoin. Guermaz s’en moque, il fait ce qu’il veut. Et donc chaque fois qu’il y a une oeuvre c’est une oeuvre qui compte. Elle peut ne pas être réussite .... mais c’est pour lui, donc par conséquent il n’y a derrière aucune concession au public et à la société. Et je crois que c’est ça qui est intéressant de dire à la télévision, voilà q.un qui ne s’occupe pas du tout de sa vente de son achat. Combien coûte un Guermaz on ne sait pas, rien tout, peut importe.
Et il y a parmi les peintres célèbres je pense qu’il y en a un seul autre cas dans le domaine français en tout cas, c’est Balthus. Balthus n’a jamais fait la moindre concession. Vous me direz c’est facile, un tableau de Balthus ça coûte dix millions. Mais enfin bon il n’a jamais fait de concession, il n’a jamais tiré de lithographies de ses oeuvres et n’as pas traduit ça en sculptures, il ne fait pas de rétrospectives, rien, le minimum. Je crois que Guermaz est dans le même cas. Est-ce que c’est volontaire ou non, je ne sais pas, je n’en sais rien. Mais je voulais le saluer parce que voilà quelqu’un qui a sa manière de lutter avec une représentation du cosmos, c’est à dire de notre planète, de notre manière d’être sans la moindre faiblesse, sans la moindre concession. Ce n’est pas très facile de regarder Guermaz, parce qu’on voudrait en savoir plus, on voudrait qu’il y ait un peut plus ou qu’il y ait disons un charme extérieur. Il n’a pas de charme extérieur, il a une rigueur absolue, ce qui est tout à fait différent.
Alors si j’avais moi à faire un livre des peintres sans concession il est évident que Guermaz aurait une des plus belles places..

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