GUERMAZ OU LA QUINTESSENCE DE LA LUMIERE
Jean Dominique Rey
Interview de Jean Dominique Rey par Donato Rodoni, 1993


C’est toujours difficile de parler de peinture. Et puis c’est difficile de parler d’un peintre comme Guermaz qui est un homme très mystérieux. Il a l’air tout extérieur, tout en parole, parce qu’il parle admirablement bien. Et puis en faite il parle très peu de lui, il se masque un peu, on a l’impression qu’il avance toujours comme ceci, derrière un masque, où il se réfugie parce que ça ne l’intéresse pas. Tout ce qui est l’ego, comme il dit, pour lui c’est secondaire. Alors c’est très difficile, moi il y a des années que je le connais, et en faite il y a quelque jours que je sais un peu quelque chose sur lui, sur sa vie. Parce que il a toujours été extrêmement discret et en même temps secret. Et en définitive ces qualité là se retrouvent aussi dans sa peinture. Entre l’homme et l’oeuvre, entre le comportement et la façon de peindre il n’y a pas de différence.


Alors on peut dire de lui, mais tout ça c’est de l’anecdote, je ne sais pas ce qu’il vous a dit de lui même, mais enfin il est né en Algérie et il a commencé très tôt à dessiner. Sur les murs avec un morceau de charbon il dessinait déjà comme ça. Petit à petit il a dessiné d’avantage et il est allé à Oran. Là il est allé en quelque sorte dans une école de Beaux Arts, où il a appris un certain nombre de chose. Et puis assez vite il est venu à Paris. A Paris il a fréquenté à la fois Montmartre et Montparnasse. Montmartre pour vivre, en faisant des caricature, le soir, et Montparnasse, parce qu’il était ... il allait dans les académies à la Grande Chaumière pour le dessein, et là en même temps il a rencontré beaucoup de peintre, il a connu les principaux peintres de sa génération et de la génération antérieur, comme Clavet, comme Bélayot, surtout des espagnols. Peut-être parce que tout ça c’est un peu le même milieu méditerranéen.


Et donc à Paris il a été à la fois lié aux peintres et en même temps aux poètes. Il était très amis avec une série de poètes comme Louis Guillaume ...
C’est un homme qui a toujours à la fois lu, qui c’est intéressé à beaucoup de choses.
Donc il a vécu difficilement en faisant des caricatures, comme un certain nombre de peintre à l’époque. Et puis petit à petit il est devenu, je ne sais pas si le terme lui conviendrait, s’il l’accepterait, il est devenu petit à petit presqu’un peintre à part entière. C’est à dire la peinture est devenue un des pôles essentielles de sa vie. Et petit à petit on voit dans sa peinture une grande décantation. C’est à dire petit à petit il ôte tout ce qui est anecdote, et ce qu’il était obligé de faire passer par exemple dans les caricatures ou dans les desseins de cet ordre là. Et petit à petit dans sa peinture il ne veut retenir que l’essentiel. Alors c’est surtout un peintre de la lumière, comme on peut l’être quand on est méditerranéen. C’est à dire la lumière dans les pays comme l’Algérie, dans le pourtour méditerranéen bouffe un peu tout, mange un peu tout. Et donc on ne peut retenir que ce qui reste. Et chez lui il n’y a que cette décantation suprême de la lumière où il reste juste des petits points lumineux, des petit tâche de rouge, un rouge ici, un jaune ailleurs, dans une sorte de .. je dirais pas de brume parce que c’est pas une brume, mais dans une espèce d’atmosphère très diluée et qui est je crois une sorte de quintessence de la lumière.

Par rapport aux peintres actuels il est, comme tout les peintres intéressants, il est un peu à part. C’est à dire on retrouve chez lui un certain goût de l’abstraction, mais une abstraction qui est une quintessence du réel. C’est à dire si on regarde bien son oeuvre on distingue à un certain moment des maisons, des arbres, des choses comme ceci, ou la structure. Mai en même temps il n’en retient pas l’apparence extérieur: il en retient l’essence. Donc il est à la fois dans un courant général qui depuis une trentaine, une quarantaine d’années essaye de donner une nouvelle version des choses à partir de cette décantation de plus en plus forte, mais en même temps il est tout à fait à part dans la mesure où il y a ce problème de lumière qui chez lui est essentiel. Et chez lui la lumière l’emporte sur tout.
Alors en dehors de ça il n’est pas du tout dans le coup dans la mesure ou depuis dix quinze ans il est totalement en dehors des circuits des galeries. Il a eu un moment une galerie qui était une sorte de miracle dans sa vie, qui s’est intéressé à lui, qu’il l’a exposé. Il lui a fait de belles expositions, qui a fait qu’il a été connu et reconnu d’un certain nombre de critique, d’un public. Et puis la galerie a disparu et lui n’a jamais essayé de reprendre contacte avec d’autres galeries. Il attend peut-être que le miracle se renouvelle une seconde fois. Mais pour lui l’essentielle c’est de peindre ... de continuer à peindre. Et en même temps que cette peinture rejoigne sa propre sagesse. C’est ça je crois qui est important. C’est là aussi où il est personnel. C’est que pour lui il n’ y a pas de différence, il n’y a pas de barrière. Bon il y a eu une barrière dans sa vie entre par exemple ce qu’il était obligé de faire pour gagner sa vie et puis sa propre peinture, mais entre sa propre peinture et son comportement et ses idées et tout son cheminement intérieur il n’y a pas de différence. On retrouve cette même unité.

Le miracle il l’attend en le fuyant. Parce que en même temps il ne veut pas être imbringué dans une sorte de mouvement comme ceci qui serait une contrainte pour lui. Parce que c’est quelqu’un qui a besoin d’une grande indépendance, qui a besoin de marcher dans la rue, de regarder, d’être libre, de parler, de dire ce qu’il a envie de dire, à la fois par la parole, et il parle admirablement bien, sauf quand il s’agit de lui où il se masque, mais et qui parle aussi de la peinture. Et qui a un bon jugement sur la peinture contemporaine, qui a un jugement très sain. Il voit bien les choses.

Il y a deux tendances chez Guermaz. Il y a une tendance qui est faite de matière et qu’il n’abandonne pas complètement aujourd’hui même et où la matière accroche la lumière en quelque sorte et où il y a une sorte d’épaisseur sur la toile. Alors et en même temps c’est une tendance qui est un peu plus figurative chez lui. Ce sont des murs, se sont des maisons, des constructions, des choses comme ceci. Mais ça c’était beaucoup plus évident il y a une vingtaine d’années à peu près. Tandis que maintenant l’évolution à fait que il a décanté de plus en plus et l’évolution c’est la lumière qui la définit en quelque sorte. Il veut venir vers quelque chose qui ne soit plus que la lumière avec juste ces petit point d’attache. Mais au lieu qu’avant c’était des points d’attache forts avec la matière, maintenant c’est presque lisse et c’est uniquement dans quelques tâches lumineuses et ce petit accroc de lumière. Et c’est ça son évolution vers une plus grande évolution. Exactement comme dans sa vie il veut arriver à une plus grande décantation, à ne plus dépendre de presque rien.

Guermaz est aussi poète. Il a écrit assez tôt des poèmes. Et je faisait allusion tout à l’heure au moment où il était en contacte avec pas mal de poète ici, Louis Guillaume, Emier et quelques autres, Pierre Seguère etc. Il a publié ici où là quelques poèmes. Je ne sais même pas s’il a pas eu une sorte de prix de poésie. Il a un sens de la poésie et il lit admirablement la poésie. Quand il a lu un poème il va vraiment à l’essentiel là aussi et il sait sortir les trois vers ou les trois lignes ou les trois mots les plus importants de ce poème tout de suite. Donc il a un sens, une grande ouverture à la poésie. Ce qui est tout à fait en accord avec sa peinture.

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