MON FILS, MON FILS, POURQUOI M'AS-TU ABANDONNÉ? Roger Dadoun octobre 1998
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Un frais matin d'été, sur le très mercantile boulevard
Maréchal Joffre,
non loin - ou peut-être était-ce sur le parvis, désert
- de la grande synagogue d'Oran,
Jacques Abécassis, dit Bec,
représentant en thés
- Chine, Japon, Ceylan, Chine surtout -
interrompt sa tournée
des thés, c'est un cas d'école, ce Bec,
il les juge au doigt et à l'oeil,
il n'a aucun odorat,
il étale les minuscules parcelles,
feuilles roulées fines ou dru,
sur la paume de la main,
il les titille, d'une pulpe un peu tremblante, agile
imparable à débusquer un déficit de forme,
à capter des reflets vertueux ou blafards
quand du clair au noir
se dévêt tout un spectre de vert thé [...l
Or donc, en ce matin d'été, Bec, portant précieuse cargaison de ses thés,
m'accoste sur le boulevard, disant:
"il faut aller voir les tableaux de Guermaz"
repète, impérieux:
"il faut voir?"
Tête regard stature à la Picasso,
et picassienne aussi sa sienne main
habitée d'une furieuse envie de pinceau,
il dessine avec ses doigts,
dans l'air soudain étendu toile,
des traits, hachés fluides tâtonnants,
il étale, heurtant avec le pouce d'invisibles parois,
des couleurs inouïes,
et voici que naît et prend forme,
holographe,
pour notre imaginaire ravissement,
un tableau virtuel.
Quelques jours plus tard nous sommes au Village
Nègre.
Au rez-de-chaussée d'une humble maison,
la pièce d'entrée, basse,
est couverte de tapis et de coussins,
troublés, nous-mêmes, de pénétrer ainsi, pour la
première fois, dans un foyer arabe.
Saraouel bouffant très blanc, gilet aux coruscantes
broderies, foulard éblouissant,
la tante du peintre,
- descendue, imaginez, d'un tableau de Delacroix -
nous reçoit, debout,
un peu en retrait, derrière une petite table ronde
- un tefone - chargée de pâtisseries au centre de
laquelle
la théière incontournable
accapare quelques rais de lumière et diffuse dans l'espace
un apaisant parfum de menthe fraîche.
Au pied d'un escalier sommaire, l'homme qui nous
attend
pour nous conduire à la terrasse,
c'est, dit Bec, d'un mot et geste esquissé, "Guermaz ".
Nerveux, maigre, sec, fragile, inquiet, timide,
mèche noire lustrée barrant une face olivâtre,
yeux mobiles tournés vers l'intérieur,
d'une prestance à la fois juvénile et sans âge,
telle que, l'apercevant, le poète Garcia Lorca
l'aurait derechef dressé en figure de romancero gitan:
Ahdelkader Guermaz el Gitano,
flor de la raza calé
raza calé dans laquelle Guermaz disait se reconnaître,
car
race rare,
race artistocrate de la forme et de la couleur,
race non-race pour laquelle ne vaut racine ou enra-
cinement
que la seule création des fleurs de l'art
- fleurs que,
montés sur la large terrasse
que le soleil s'octroie en mol hamac,
nous contemplions, nous, brusquement loin de tout,
dans les oeuvres que Guermaz avait disposées
et qui,
ô ironie ô virtuosité,
déjouaient autant l'abaisse du réel
que le béat de l'imaginaire.
À Oran, Guermaz dessine, expose, crée des affiches,
À Alger il se perfectionne dans l'art de la calligra-
phie.
Et à Paris enfin,
qu'il rejoint grâce à une bourse de la Galerie Colline,
il vit, il peint
à quelques pas du Louvre,
dans deux petites pièces surplombant le quai
qu'Isabelle Rouault a mises à sa disposition.
Il peint, discret, presque secret.
Et, passent mois et années,
étapes fécondes sur le chemin d'un style.
Il se détache des objets, des choses, des formes,
Il fait simple: des bandes superposées
que rythment, comme par effraction,
quelques menus rectangles ou carrés au coloris plus
vif.
Et ceux-là mêmes sont de trop.
Il se voue avec une passion quasi mystique
au gris - un gris unique
sous lequel toutes choses dont il s'est allégé
trouvent néanmoins abri,
y préservant, comme leur âme,
une évanescente couleur,
un gris-défiant les gris et toute grisaille,
un gris d'immensité et de gloire
portant à plénitude
une sereine et lumineuse et rare griserie.
Vivant pour la peinture,
Vivant peinture,
- et nul besoin pour cela des coups d'éclat de l'homme
à l'oreille coupée
Guermaz n'attend pas de la peinture qu'elle le fasse
vivre.
Il cède ses toiles, sans souci de profit, à qui les
aime,
à ceux qu'il aime,
exposant parfois chez des amateurs amis,
plus rarement en galerie,
heureux lorsqu'un musée l'honore
- s'honore !
d'une acquisition.
Ici, notables et copropriétaires d'une Algérie
Ensanglantée exsangue
ont perdu tout honneur.
Sous la triple coupe, déréglée,
du militarisme, de l'intégrisme, de la corruption,
Mère-Algérie ignore, d'une crasse ignorance,
son fils Guermaz,
grand peintre,
grande âme.
Cette âme il la rend, pure de toute bassesse,
et avec sa coutumière discrétion,
le 9 août 1996.
Informé par "Les amis d'Ahdelkader Guermaz"
un journal annonce la mort,
Mort solitaire, dans l'abandon,
de l'artiste qui s'était attaché à sublimer orchestrer
formes, fastes et fureurs de la terre natale,
épurant allégeant pour atteindre révéler
la peau interne matricielle du monde,
offrant,
frère en vérité et en amour,
à qui sait et aime voir,
une griserie d'univers.