Guermaz ninsiste pas.
Guermaz ninsistait jamais.
Guermaz nétait pas homme dinsistance.
Mais, artiste, oui, Guermaz insistait,
insistait dans son art,
pratiquait linsistance de lart,
par pénétration, faufilement
dans linstance intimée de lart,
lors même quil le poussait, le forçait
à entrer dans une nudité extrême
mouvement paradoxal en ce que,
dans le même temps,
il se montrait dune discrétion,
dune humilité exemplaires.
Tel nous lavons connu, homme et artiste,
homme-artiste,
porté traversé par cette rude et profonde coalescence
qui faisait cheminer de conserve art et humanité
dun pas égal,
inégalé.
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J’insistais pour le voir, et lui se dérobait.
Allant à sa recherche, jentreprenais
de baroques circumambulations urbi & gourbi,
tournant dans les parages des trois saints parisiens
acoquinés : saint-Michel, saint-Germain et saint-Sulpice,
Et voici, si insolite et si hasardeuse apparition :
surgissait Guermaz,
au détour dune rue,
sobre, sec, secret, sybillin,
et de lui émanait comme une espèce de rayonnement
de mat rayonnement,
et tout autant de tristesse infinie (moth!),
finement marquetée de coruscants échos de couleurs.
Toujours prêt à longuement discuter
comme aussi bien prompt à sen aller,
il se montre ce jour-là fort en verve sur létroit trottoir
longeant léglise saint sulpice,
il disserte sur la peinture, le spiritisme,
les grands Italiens, le chant et les enfants,
il se tient un peu voûté, volubile,
à plusieurs reprises il se tourne vers Catherine,
qui lécoute avec attention et semble acquiescer;
puis, comme si, par délicatesse,
il voulait éviter une adresse trop directe,
il me regarde, pour livrer cet eurêka :
Oh mais oui, dit-il, cest une Florentine,
elle a bien une tête de Florentine.
Et Florentine de fleurir, fascinant,
sous lombre grise de léglise,
et de gagner en espace, et de vibrer en nous,
et illico presto inscrire une Italie de rêve.
Un simple mot ami suffit à sceller une nouvelle alliance,
une admiration complice
telle que nous ne parlerons de Catherine,
jusquà sa mort,
que comme celle qui fut, et demeure,
grâce et lacération de lâme,
"la Florentine".
3
O dieux de l’autre mort, il a fallu que vous dressiez
une haie étanche farouche
autour de lartiste agonisant,
et telle que son dernier souffle,
seul relent dâme dont ils puissent recueillir
la couleur dindicible,
vous le subtilisiez aux vivants
sournoise fosse de silence et de solitude
qui fait seffacer et se dissiper le mourant
dans la torpeur lasse dun mois daoût.
Puisque cest comme ça quil est parti, lui,
anonyme nu,
pour sa vacance éternelle et suprême,
tandis quamis et proches fuyaient
vers de trop humaines et grouillantes vacances.
Qui donc nous restituera la mort dAbdelkader Guermaz,
un 9 août 1996, dans le blême oubli dune salle
de lhôpital Cochin?
Nul ultime regard désormais ne nous parviendra
de celui qui, si longtemps, requit et enchanta notre regard.
Yeux de Guermaz, si défaillants, si torturés, semblait-il,
quon nosait trop les fixer,
voici donc quaujourdhui forclos, ils font trace et déchirure
dans notre propre voir.
Laissez faire, quils disent, le travail du deuil.
Cte rigolade!
Nous tient, au contraire,
au cur, aux tripes, au corps vif,
au creux de lâme,
le seul irrécusable travail,
le travail de la mort même,
qui insiste, qui persiste
et signe ces montages dos, de poussières,
de figures et de cendres.
qui résistent en dépit de tout dans notre voir Guermaz.
4
Sauf à remonter dieu sait à quand?
à un presque demi-siècle,
début des années cinquante,
intrigué par la promesse alléchante de Bec affirmant :
Il faut aller voir Guermaz,
nous sommes montés au village nègre,
le quartier arabe dOran,
pour nous retrouver dans la petite place de la Machta,
où résidait et travaillait le peintre,
dans son modeste domicile familial.
Jour faste dun accueil triplement ensoleillé :
rayonnant dune joie juvénile,
le peintre nous fait monter par un obscur escalier
jusquà la petite terrasse
saturée de soleil,
il pose devant nous une série de tableaux
éclatants de couleurs.
Parce que plus vaste peut-être que les autres (115 x 85 cm.), lun deux semble nous faire fête, éblouissant.
Je souhaite lemporter premier tableau acquis,
que suivront beaucoup plus tard quelques autres Guermaz,
dun tout autre style.
Choyée parce que venue au commencement
et chaude de lempreinte du soleil,
cette première uvre ne cache pas ses faiblesses :
nature morte assez traditionnelle,
avec compotier, fruits, carafe, vase,
construite à laide des seules et plus vives couleurs,
des bleus en veux-tu en voilà,
dansant avec de larges aplats jaunes,
et un semis de taches vertes ou rouges,
le tout égrenant de scolaires reminiscences
(incontournable Cézanne, incontournable Matisse);
la composition, récusant toute profondeur,
tente de réguler ce rythme échevelé de couleurs
en les encadrant de grands rectangles rigides, mastocs.
Pourtant, cela vu, persiste léclat inaugural,
même confronté, vu que les murs se font face,
aux uvres ultérieures extraordinaires de lartiste.
5
Face à cette nature morte première
dont dure la vivace alacrité,
trois tableaux témoignent du grand style de Guermaz
ou faut-il dire : le style du grand Guermaz,
soit une conception du monde qui sexpose,
se donne à voir-sentir-penser
en formes, couleurs, rayonnements sui generis.
Ne faudrait-il pas dire, mieux encore :
un mouvement de déprise des formes, des couleurs
et des jeux de séduction
dont se targuent et se pavanent et sébaubissent
dinnombrables uvres?
Ascétique protocole de la peinture de Guermaz :
nimposer nulle forme, ni objet, ni structure, ni figure;
tordre le cou à la couleur mas-tu-vu,
lautorisant tout juste à bégayer (petite tache rouge par ci, léger trait marron par là),
et la faire rentrer dans le rang dans le blanc,
dans le gris, en osmose avec la surface qui labsorbe;
déclarer nul et non avenu tout ce qui pourrait
poser et paraître : intention, rhétorique,
engagement, emphase,
épate et tape-à-lil,
vu que, il le voyait bien, lui, une part énorme
des produits contemporains, artistiques et autres
relève du tape-à-lil, du clin dil,
du clinquant, du quant à soi, du tas soiffard,
technique rentable à taper dans le mille
des dollars ou des yens.
Dira-ton, comme cela sentend parfois, sommairement,
que Guermaz fait dans labstrait?
Renversons alors ce travail du faire, cette poétique :
cest labstrait qui fait (poiein, faire), qui travaille,
qui se poétise en Guermaz;
cest Guermaz qui sabstrait, qui abstrait son soi,
pour viser autre chose,
lAutre, peut-être, comme beaucoup ça se dit;
Guermaz fonctionne au retrait,
sobstine dans le retrait,
peine dans le soustrait.
Voir Guermaz, cest voir le sous-trait plus que le trait.
Guermaz, alchimiste orfèvre inlassable du sous.
Guermaz ne traite pas le réel, nen a cure,
il le sous-traite, il le prend par en dessous;
il en débusque, non pas, friponnant, les dessous,
mais, gnostique, Le Dessous,
pour en faire donation à notre regard.
Voyeurisme pugnace et tendre.
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Guermaz s’abstient de ?traiter? le réel,
de crainte de blesser
porteur, lui, de quelle blessure?
il dirait, mais il le montre mieux par son geste :
traiter le réel, quelle prétention,
quel orgueil,
quel manque de respect,
quel manquement aussi pour lâme
contrainte de se plier aux ordres de cela même
qui la nie et la nargue
et la met en péril dêtre annihilée.
Mais cela même, ce là même, cet étant donné,
ce réel, lui, nous tous, il nous gonfle, nous écrase,
de toute son omniprésence,
qui effare, obnubile, méduse.
Eh bien, dirait Guermaz
mais il ne le dit pas, il le fait
jévite, jévite,
jévide, jévide,
à travers extrême mlnceur je passe (Michaux, si proche),
par le bas jélague,
par en dessous je passe,
et me faufile et me glisse
dans les interstices minuscules
que le réel, par mépris, grossièreté, impudence, distraction,
consent à nous abandonner.
Guermaz : Je ne fais que passer, voyez-vous.
7
Il faut aller voir Guermaz!
Pourquoi vais-je à la recherche de Guermaz?
Je suis assuré que de quelque part surgira Guermaz.
Et, au détour dune rue, et de loin déjà,
je le vois qui savance.
Quelle reconnaissance!
Cest lui, ce corps ténu, mobile, inquiet aussi,
et cependant si fermement tenu en son axe intérieur,
pas et geste vifs, et qui pourtant savent prendre
tout leur temps,
épaule en retrait frôlant les murs,
mais slalomant parmi les passants,
il contourne en souplesse tables et chaises de bistrot,
et marches et réverbères,
il serait prêt, croirait-on el gitano chantant et dansant
à toréer ces colonnes de voitures
qui cherchent à lui faire la peau.
Il faut voir Guermaz, incorporant sa geste artiste,
passer comme ça sous le réel,
simmiscer sous lépiderme, sous la pellicule,
sous la peau des choses.
8
Rare et subtil et périlleux travail de décollement,
de dépècement de la réalité
mais plus rare , et plus subtil, et plus prodigieux encore,
ceci, le geste dart et dor de Guermaz :
cette peau du réel,
elle qui disait le réel,
qui nommait le réel,
qui habillait le réel,
qui camouflait le réel
qui ensevelissait le réel,
dans sa robe moirée, sa semblance bigarrée,
lartiste ne la refuse pas, ne la défalque pas,
au contraire,
il la retient, la reporte, létend, la rétablit sur la toile,
mais en prenant soin et garde
dy intégrer sa face interne,
son Dessous énigmatique en un mot, son mystère.
Guermaz largue les objets et les choses et les figures
qui, dépeaussédant le monde,
nous dépossédaient du monde,
écorchaient, écorçaient la mouvante et frêle membrane
qui demeure voie royale daccès à toute profondeur.
La peau, disait un poète : lorgane le plus profond du corps.
Par quel surréaliste hasard,
consultant un jour un grand dermatologue ami
à la Clinique Tarnier,
japerçois derrière son bureau,
sur le haut mur qui me fait face,
rien moins quun immense tableau de Guermaz :
Mais dites, Hewitt, cest bien un Guermaz
que vous avez là?
Un Guermaz, oui. Comment, vous connaissez?
Et comment donc! Cette merveille!
Incroyable rencontre! Largués
les problèmes deczéma, urticaire, dartres
et autres dermites,
nous avons longuement surfé et chaviré
sur locéan surface et abysse de luvre,
nous avons ausculté et parcouru,
en long, en large et de traverse,
lunivers Guermaz,
la peau du monde.
9
Océanique et aérienne, on ne sait,
luvre est tout autant abyssale quascensionnelle,
tant le travail virtuose des bleus beiges et blancs défie
substances et espaces
uvre néanmoins résolument terrestre,
tant le travail de la matière colorée
accorde familiarité et comblement au regard.
Y mettant le feu, Guermaz nous restitue
ainsi les quatre éléments.
Guermaz conserve, à peine,
quelques repères élémentaires,
lignes, bandes horizontales, inégales, qui composent
un étayage flottant, souple, désinvolte,
qui divisent moins le tableau
quelles ne disent les naissances,
les durées, les métamorphoses
de la couleur, sous-jacentes à toute forme.
Contemplant telle uvre des dernières années,
domine le sentiment que,
hormis quelques filaments imperceptibles,
seule la couleur est appelée à triompher
et sans nul triomphalisme :
elle semble se contenter dêtre là,
doffrir à notre regard le là de présence et dallégresse
qui institue toute contemplation,
aussi passive parût-elle,
en ressort vital de notre approximation du monde,
dune longue patience qui pourrait être sagesse,
de notre durée.
Voir Guermaz, cest voir
comment du regard vient lesprit,
comment lesprit vient au regard,
comment à lâme porte le regard,
comment l’âme regarde.